Avr 26 2010

Interview de Dorianne Wotton

Publié par à 8:30 dans Interviews de photographe

Criante vérité– Bonjour Dorianne, depuis quand pratiquez-vous la photographie ?
J’ai commencé la photographie en autodidacte et par hasard en 2007.

– C’est donc assez récent. Il se dégage de vos photos une atmosphère inquiétante, étrange. Pourquoi s’être dirigée dans cette voie?
C’est venu naturellement. Je ne me suis même jamais véritablement interrogée s’il y avait une voie que je souhaitais emprunter. Avant la photo, j’avais pu pratiquer différents modes d’expression (en particulier l’écriture). A chaque fois, mes « créations » étaient un média pour mettre en forme le monde tel que je le ressentais. Je dois donc être fascinée par l’étrange au point que mon travail en transpire! Et c’est donc assez naturellement que mon travail a pris cette orientation.

– Où trouvez-vous votre inspiration? Quelles sont vos influences?
Je ne saurais dire précisément ce qui m’inspire. J’ai toujours cherché à exprimer dans mes créations une douce déception, voire un élégant malaise quant à la réalité extérieure. A cet égard, la photographie s’est avérée être un excellent vecteur me permettant de transcrire des images mentales que je ne savais exprimer, de matérialiser mes visions.
C’est la traduction graphique de ma perception du monde. Mon approche photographique est principalement consacrée à la représentation de ce que j’appelle « l’esthétique de la désolation. » Pointer ce qu’on comprend de misère, de faiblesse, de banalité, de laid… Attirer le regard sur ce qui fait sens, sur ces multitudes de petites choses sur lesquelles les regards ne s’attardent pas car elles ne rentrent pas dans les codes esthétiques ou moraux. Intéresser et montrer ce que le monde peut avoir de noirceur, de douloureux… je puise mon inspiration à peu près partout. Tout est potentiellement sujet et objet. Tout est source d’inspiration.
Quant aux influences, elles sont multiples. En photographie, je crois que c’est en voyant le travail de Simon Marsden que j’ai voulu passer derrière l’objectif. Depuis, le « spectre » de mes influences s’est élargi (même si je ne pense pas avoir un savoir encyclopédique en la matière). Mais mes influences peuvent également venir d’autres univers artistiques. La musique et l’écriture sont deux univers très importants dans mon travail (d’ailleurs, idéalement, j’aime travailler en musqiue…) 🙂

PontLes enfantsVitrine mécanique

– Comment se déroule une séance? Y a t-il au départ une ligne directrice et vous savez précisément quel résultat vous souhaitez globalement obtenir ou faites-vous une part non négligeable à l’improvisation ?
Tout dépend du type de photos. Parfois, je vais prendre mon appareil et me laisser guider. Je shoote au fil de cette errance, au gré de ce qui attire mon oeil. Parfois, j’ai juste « une atmosphère » en tête. Parfois, un thème.Mes séances sont souvent proches du chaos organisé. Je ne cherche pas aller à l’encontre de la personnalité du modéle, je suis plutôt dans la co-construction.
Il ne s’agit en tout cas jamais de faire des séances « ultra calibrées ». Je préfère laisser des espaces de liberté, une sorte de merveilleux foutoir organisé d’où se dégage une merveilleuse spontanéité, qu’on ne retrouve pas sur les séances trop préparées en amont.
Donc je suis dans une sorte d’improvisation calibrée; ce qui me laisse l’opportunité d’expérimenter et parfois l’inattendu se réaliser. C’est sans doute la raison pour laquelle je ne suis pas trop adepte des photos de mode ou des shootings en studio: trop de préparation. Ca bride ma créativité. Attention: celà ne signifie en rien que je remette en question la qualité de ce qui peut être fait par beaucoup de photographes de mode et/ou privilégiant le studio. C’est juste que mon approche est différente!

– Vous avez peur des éventuelles réactions de photographe! 😉
Non, je respecte la diversité des approches, nuance! Je n’irais pas cracher sur le travail d’untel ou untel parce que ses méthodes ou sa sensibilité sont différentes!

SauvageSkinny puppetVénus

– Qui sont vos modèles? Quelles sont les qualités que vous recherchez?
Pendant longtemps, la question de recourir à des modèles ne s’est pas posée: je privilégiais les natures mortes ou les paysages. Puis, j’ai commencé à m’attaquer à « l’humain ». Mais je ne me sentais pas assez légitime, ni aguerrie, pour faire appel à des modèles. Donc j’ai pris ce que j’avais sous la main: moi 🙂 ! Ce n’était pas du narcissisme, mais davantage une question … pratique! Et un bon moyen de contourner le manque de confiance en moi. Mon homme, qui me soutient énormément dans mes travaux (et avec lequel je partage quelques projets artistiques), s’est également prêté au jeu.
Plus récemment, j’ai décidé de « passer le pas », j’ai commencé à me sentir drôlement limitée dans l’autoportrait et je commence à travailler avec des modèles.
Je n’ai aucun critère esthétique . L’important, c’est toujours cette ligne directrice dans mes travaux: qu’il se dégage quelque chose de fort!
Si le modèle doit donc avoir une qualité, c’est « juste » être expressif! Je ne recherche pas une morphologie particulière, mais plutôt des personnalités. Je dis souvent que je veux « le psychisme en image ». Je ne sais toujours pas ce que cela veut dire mais je pense que ce qui m’intéresse, c’est ce dont le corps que je capture est l’indice.

Aberration graphiqueDown by the waterManège

– Question matériel, quel appareil photo utilisez-vous, quelles optiques, les lumières, accessoires… ?
Je canonise! Je jongle entre différents cailloux, en fonction des séances (ces derniers temps, j’ai quand même un gros penchant pour les focales fixes). Le tout, toujours en lumière naturelle! Je ne cherche pas à avoir le dernier boitier, le dernier objectif. Ce n’est pas le matériel qui fera la bonne photo. L’important, selon moi, c’est le regard que l’on porte sur les choses. Avoir l’oeil. La technique, comme le matériel, aident. Mais ça ne suffit pas. De toute façon, j’aime ce qui tend à révulser les puristes: j’adore le grain, le vignettage, le flou, le bruit, etc. D’ailleurs, ces temps-ci, je shoote pas mal avec différents filtres ou un vieux fish eye « made in Hong Kong »! Ca massacre l’image, ça vignette à mort, etc. Donc j’adore! 🙂

– Faites-vous des retouches? Si oui, de quel type?
En ce qui concerne les retouches,le degré de « post production » dépend des séries. A minima, je ferais quelques correctifs sur la lumière… Mais de manière générale, je procéde, après la prise de vue, à ce que je qualifie « un véritable massacre graphique ». Je joue essentiellement sur les textures, surimpressions, calques. On ne peut pas dire que je privilégie une approche vériste de la photographie!

J’ai découvert la surimpression « par hasard », dans le tatonnement de ma démarche… C’était pour moi comme une suite, un parallèle ou un écho du travail de reflets que j’effectuais déjà. Par là même, j’ai découvert que la retouche était pour moi un « mal nécessaire » ou un « moyen efficace » (je laisse la bonne formule à l’appréciation de chacun). En effet, sans être enfermé dans un concept (du moins, je l’espère), mon travail est quand même traversé par des lignes directrices: créer une autre réalité, casser les codes… Plus largement, réfléchir le rapport passé/futur, avec ce présent quasi fictif qui nous file entre les doigts, ces velleités d’immortalité, etc. Redonner des sens à ceux qui n’en ont plus; redonner du sens à ceux qui n’en a pas…

Du dandysmeLa photographie doit permettre de jouer avec le temps, de créer des fictions, de travestir la réalité. Et ça, ça justifie bien parfois une petite intoxication graphique. 🙂 C’est en cela que la retouche m’a semblé pertinente dans le cadre de mes travaux. Pas tout le temps. Et à des degrés différents. J’y ai recours pour parvenir à mes fins.
Comme je l’ai dit, avec mes images, je ne cherche pas à donner à voir du réel mais à transporter vers un « ailleurs », au-delà de la simple réalité. Je cherche à réinterroger la chaîne des idées, mettre en question les habitudes.
L’image est souvent vantée comme réaliste et naturelle. Pour moi (mais je sais que ce n’est pas partagé, et c’est légitimement sujet à débat!), la photo est surtout une simple illusion de réalité. Je ne pense pas que l’appareil photo soit un dispositif neutre d’enregistrement visuel, qui permet à lui seul une véritable mise à nu de la nature profonde du sujet représenté (sur ce point, je n’invente rien! lol ) On peut se rapprocher d’une certaine vérité, mais à quel prix: imposition d’un fond neutre ; suppression des effets fastueux en privilégiant les tenues les plus quotidiennes, voire en faisant poser nu ; restriction du cadrage au visage; suppression de toute interaction avec les modèles en les photographiant à la dérobée, etc. Bref, les reconstitutions réalistes ne laissent guère de place à l’imaginaire. Et donc, ça ne colle pas avec mon approche de la photographie, ce que j’en attend, ce que je veux faire. Pour parvenir à créer de l’étonnement, de la surprise, voire un certain malaise, je recours (de façon plus ou moins abusive) à la retouche. Cela me permet de créer ces vues a priori impossibles à fusionner, ces montages peu soignés, ces barbouillages parfois criards. Je triche, truque, manipule. Et j’assume!!!

– Un djinn apparaît soudainement devant vous et vous propose d’exaucer 3 voeux:) La chance! Quels seraient t-ils?
Comme je tâche de ne pas vivre au conditionnel, ou de me bercer d’espérances (qui, si elles se réalisent, finissent par nous laisser un sentiment de vide), je ne me suis jamais posée ce genre de questions!
C’est un vrai exercice pour moi, car j’ai davantage de facilités à dire ce que je ne veux pas! j’ai toujours vécu en procédant par élimination…
Je ne cracherai pas sur le fait de pouvoir exercer avec plus de facilités ma passion (une gageure par les temps qui courent), vivre sans contrainte de la création; soutenir les jeunes artistes (quelque soit leur pratique artistique d’ailleurs) et … avoir la possibilité de le faire le plus longtemps possible!
Je ne veux pas la gloire, je ne veux même pas la reconnaissance, je veux être libre de faire de ce que je veux. Et je caresse la délicate utopie que toutes les sensibilités artistiques puissent s’exprimer!
quand je vois la soupe en tête de gondole des magasins, alors qu’il y a tant de talents qui ne demandent qu’à s’exprimer, j’ai mal.

Baiser voléBienvenueAraignée

– Y a t-il des sites internet que vous aimeriez faire connaître à mes lecteurs (photographes, artistes,…)?
Il y a quelques groupes stupéfiants sur Flickr, qui cachent de véritables pépites! Je pense à tous ceux relatifs à ce que l’on appelle « Urban Decay »
Il y a aussi un site que j’ai découvert récemment « the spider awards », qui réunit de véritables bijoux N&B
Quant aux artistes, fichtre, il y en a tant… C’est difficile, car si je commence à citer, je cours le risque d’en omettre certains… Et donc de les froisser!

– Ok, on en reste là alors.
Je suis une internaute assez « volage ». J’ai un flux RSS particulièrement bien fourni en terme de « photographie », cela me renvoie vers des sites, qui me renvoient vers des blogs… Comme Photoscope (au hasard!)
C’est ainsi que je me tiens informée des artistes, expos, nouveautés, et même droit de la photo!

– Merci Dorianne pour cette discussion qui j’espère aura intéressée mes lecteurs, je vous laisse le mot de la fin
Et bien c’est moi qui vous remercie très sincérement de vous être arrêté sur mon modeste travail et de m’avoir permis de m’exprimer. Et j’espère qu’en ces temps de standardisation culturelle, une place de choix pourra et continuera d’exister pour les artistes alternatifs (ça, c’était pour la partie utopique, mais ça me tient à coeur!)
Audace, passion, curiosité. Ce seront donc mes trois mots de la fin!

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2 commentaires

2 commentaires pour “Interview de Dorianne Wotton”

  1. Christophe MALINOWSKI le 19 Mai 2010 à 21:13

    Je suis fan!

  2. Jonathan Charpentier le 16 Juil 2010 à 4:25

    Ah oui je comprends le point de vue de mademoiselle. Tu as bien raison !
    Il faut suivre qui on est c’est l’essentiel.
    Bravo pour le travail et bonne continuation !
    Jonathan_

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